tableau dans le musee

« Connaître, c’est se souvenir de ce qu’on a vu. Voir, c’est reconnaître ce qu’on a oublié. Peindre, c’est donc se souvenir de ces ténèbres. » Orhan Pamuk, Mon nom est rouge, 1998

Pour son exposition à Évreux, l’artiste suisse Renée Levi a établi un dialogue avec le palais épiscopal abritant le musée. Renée Levi travaille l’espace, non pas un espace figuré sur ses toiles, mais elle imagine des peintures dont la présence métamorphose l’espace qui les accueille.
Même si Renée Levi ne s’est pas directement approprié les objets de la collection mais plus globalement le « Premier » d’entre eux, c’est-à-dire le Palais épiscopal, sa pratique picturale s’inscrit néanmoins dans le prolongement des mouvements modernistes de l’Après-guerre, de l’Abstraction lyrique à Supports/ Surfaces, pour citer les plus représentatifs de la collection du musée.

Des esthétiques qui ont constitué en leur temps autant de révolutions artistiques, elle a fait siens l’investissement du corps, une épistémologie nouvelle du geste et de la trace, l’essentialité matérielle de la peinture, sa libération des carcans traditionnels de monstration, la force du signe aboutissant même parfois chez Levi à une indiscernabilité de la lettre et du chiffre. C’est le sens de MMXX pour 2020.

Chez Levi, la peinture déborde le cadre, l’espace est devenu matière. Pour cette exposition, elle s’est fixé pour programme de refaire, de mémoire, les peintures qui ont jalonné trente ans d’un parcours d’artiste. Comprendre la parallaxe apportée par le temps passé et s’en emparer ; saisir l’inédit de la transformation, se faire apprivoiser par un contexte inédit. Il est fait de la mémoire des œuvres, de l’insaisissable oubli et de l’interprétation, d’un corps avec ses gestes empreints de la maturité d’aujourd’hui. Il est fait aussi de la force nouvelle de ces limites, de nouveaux outils qui n’existaient pas autrefois, de sensations originales et d’un désir de défricher plus avant, encore et encore.

Renée Levi est née à Istanbul en 1960. Après des études d’architecture, elle entre à l’École des Beaux-arts de Zurich. En parallèle à son œuvre de peintre, elle enseigne à l’École des Beaux-arts de Bâle depuis 2001. Renée Levi est lauréate du Prix de de la Société des Arts de Genève en 2019. Cette même année, son travail a notamment été montré au Musée d’Art contemporain et Musée des Beaux-arts de Lyon dans le cadre de la Biennale de Lyon. Renée Levi est représentée en France et en Suisse par la Galerie Bernard Jordan.

Le projet artistique : un dialogue avec l’ancien évêché

Le musée d’Évreux invite régulièrement en résidence des artistes de la scène contemporaine. Alain Fleischer, Folkert de Jong, Samuel Buckman et Catherine Poncin ont, ces dernières années, fait des propositions artistiques, poétiques et littéraires en écho aux collections muséales.

Avec l’exposition RENÉE LEVI : MMXX, le dialogue est établi, non plus simplement avec les collections, mais plus globalement avec le palais épiscopal qui les abrite. Ainsi, à la veille de la rénovation du musée (étude de programmation architecturale en cours d’élaboration), le choix de Renée Levi prend toute sa pertinence. Peintre venue de l’architecture, Renée Levi travaille l’espace, non pas un espace figuré sur ses toiles, mais elle imagine des peintures dont la présence métamorphose l’espace qui les accueille. Dans le projet de réhabilitation de l’établissement, tel qu’il est aujourd’hui imaginé, l’ancien évêché devient « premier objet de la collection » (Projet scientifique et culturel du Musée d’Evreux). Ainsi, si nous nous engageons à imposer ce monument, à mieux rendre accessible au public son archéologie et son histoire, à le faire devenir un acteur majeur d’une redéfinition urbaine, nous offrons aujourd’hui à l’artiste la primeur d’une proposition allant en ce sens.

Même si Renée Levi ne s’approprie pas directement les objets de la collection mais plus globalement le « Premier » d’entre eux, sa pratique picturale s’inscrit néanmoins dans le prolongement des mouvements modernistes de l’Après-guerre, de l’Abstraction lyrique à Supports/Surfaces, pour citer les plus représentatifs de la collection du musée. De cet héritage, Renée Levi tire une certaine forme de radicalité, mais sans dogmatisme aucun. Des esthétiques qui ont constitué en leur temps – dans les trente années qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre -autant de révolutions artistiques, elle a fait siens l’investissement du corps, une épistémologie nouvelle du geste et de la trace, l’essentialité matérielle de la peinture, sa libération des carcans traditionnels de monstration, la force du hasard, celle du signe aussi, aboutissant même parfois chez Levi à une indiscernabilité de la lettre et du chiffre. C’est ainsi le sens de « MMXX » venant se joindre à son nom propre.

S’il révèle le chimérique à l’œuvre chez Levi – un syncrétisme entre chiffre et lettre ici –, le signe « MMXX » résonne en écho à notre patrimoine gallo-romain tout en s’inscrivant dans le présent le plus pur (2020). S’il constitue un mot valise très ramassé (première et dernière lettre de Musée d’Evreux), il prend néanmoins la place, le temps, du « bégaiement », répétition de la lettre comme dans le propre prénom de l’artiste avec son double « e », volontiers double boucle pour le peintre.

Dans son entièreté, par ailleurs, le titre de l’exposition constitue la trace unique et à bientôt révolue d’une présence. Marque dans l’espace et dans le temps – signature, blaze, graf –, il dit aussi combien Renée Levi est une figure inspiratrice des mouvements actuels du Street art, avec aussi l’usage de la peinture aérosol, le recours à des couleurs fluo, avec aussi la dynamique d’un regard en mouvement, avec l’insémination de l’espace par le signe et inversement.

Chez Levi, la peinture déborde le cadre, l’espace est devenu matière. Peintre, architecte, scénographe, elle est chorégraphe peut être aussi via l’assignation qui nous est faite à expérimenter l’espace autrement, pris que nous sommes dans le dialogue établi entre peinture, vide, circulations et perspectives. Le positionnement des œuvres, leur interaction dans l’espace, leur éclairage, la définition même du graphisme et de la signalétique, ainsi que les dispositifs de monstration des peintures, tout ceci participe dans le cadre de RENÉE LEVI : MMXX d’une œuvre d’art qualifiée de “globale”.

Un premier aperçu…

L’intervention de l’artiste débute à l’orée même de l’esplanade où se dresse l’évêché, puisque les banderoles signalétiques traditionnellement imprimées sur bâche sont dans le cadre de cette exposition des œuvres picturales originales. Par la suite, dix tableaux monumentaux (3.40 x 3.40 m) se déploient en dehors et dans le musée.

Les deux premiers de la série sont posés sur des structures métalliques solidement campées sur le sol. Distantes de quelques mètres, elles dessinant un angle à 30 °, col resserré d’une nasse qui nous avale et nous offre la rondeur d’une enceinte nouvelle sitôt le seuil franchi. Clos muséal devenu Léviathan. Les toiles tendues sur châssis se donnent à voir recto-verso. Elles masquent et laissent voir, invitent à bouger, à actionner un regard en mouvement. Le corps est moteur, travelling. Elles sont panneaux, écrans, témoins chaque jour recommencé de la course du soleil avec au-dessus la haute cathédrale, du chœur au portail, d’est en ouest. Lumière rasante, ombre portée du châssis, pureté d’un éphémère que nulle machine ne vient enregistrer. Lumière du soleil, vent, pluie, la torpeur caniculaire des mois d’été, accidents divers venus du ciel, en revanche, s’y déposent faisant de la toile un palimpseste sur lequel écrivent la durée et ses météores.

Plus loin, dans le cloitre, au sein de la Salle des évêques, en salle archéologique et dans le chemin de ronde de grandes peintures ainsi que des œuvres sur papier se déploient. L’artiste entame un dialogue avec le mur gallo-romain, objet patrimonial dont elle révèle un nouveau profil.

Héritière d’une histoire de la peinture, Renée Levi en fait aussi sa matière, s’amuse à revisiter nombre de révolutions esthétiques – Impressionnisme, Modernisme, Street art – et ce, en toute liberté.

Cette exposition est imaginée avec Marcel Schmid. C’est avec ce dernier que depuis toujours, Renée Levi conceptualise ses projets, leur donne une identité graphique, et met en espace ses peintures, de fait indissociables du concept et de sa spatialisation.

Restons en contact

Inscrivez-vous à la lettre d’information

Vous avez une question ? Besoin d’un renseignement ? N’hésitez pas à nous contacter.