Nouvelle mesure du temps les deux premières “orloges”La LouyseLa reconstruction de la tourEpilogue

Rue de l’horloge

Une nouvelle mesure du temps

La construction des tours d’horloge publiques est liée à l’émergence du mouvement communal à partir du XIe siècle. L’essor économique et démographique donne naissance à des bourgs commerciaux administrés par des artisans et des commerçants, regroupés en métiers. A Evreux, se développant au nord-ouest de la cité, le bourg Saint- Pierre devient le centre économique et commercial de la ville. L’enceinte édifiée au XIIe siècle pour protéger ce nouveau quartier contient, outre les ateliers et les échoppes, les halles des marchés, l’église saint Pierre, le pilori et l’Hôtel Dieu. Afin d’inscrire dans l’architecture leur nouveau pouvoir face au château du Comte d’Evreux, les bourgeois édifient leur propre tour.

La nature des activités de cette bourgeoisie nécessite une autre mesure du temps que celle, dominante, de l’Eglise, visant à mieux maîtriser la production et les transactions commerciales. Le temps doit être plus précisément mesuré. La fonction essentielle de la tour de l’Horloge est donc de rythmer la journée de travail en donnant l’heure aux habitants. Mais elle sert également de tour de guet et permet de sonner l’alarme ou eschauguette, contraction de « es champs guette », guetter les champs. Elle invite aussi aux réjouissances collectives, annonce une victoire royale ou l’entrée du Prince dans la ville, prévient en cas d’incendie ou d’attaque imminente, etc.

rue de l'horloge
Rue de l’Horloge, 1900

A Evreux, à aucun moment le mot beffroi n’apparaît dans les sources. La tour est d’abord désignée sous le nom d’« orloge », puis, plus tard, tour de l’horloge. Les beffrois, majoritairement situés dans une aire géographique comprenant le nord de la France, la Belgique et le sud des Pays-bas, désignent des tours érigées par des administrations communales ayant le statut de commune, ce qui n’était pas le cas d’Evreux. En effet, les procureurs élus par leurs pairs n’ont aucun pouvoir judiciaire ou prérogative acquise au détriment du pouvoir comtal ou royal. La ville est organisée sur le modèle des « bonnes villes », ce qui désigne des villes possédant une autonomie de gestion et assurant elles mêmes leur défense. Le pouvoir royal reconnaît les assemblées des bourgeois, cède le revenu de taxes et affecte certaines attributions, liées surtout à l’entretien des murailles de la ville.

Les deux premières « orloges »

Les sources concernant les origines de la première horloge ne sont pas parvenues jusqu’à nous. Mais elles ont été consultées au XVIIIe siècle par Durand, professeur au collège d’Evreux, qui publia en 1749 et 1750 un « Calendrier historique et astronomique à l’usage du diocèse d’Evreux ». Selon Durand, la première horloge aurait été installée dans l’une des tours des fortifications, choisie à cause de sa position stratégique : à proximité du château du comte, de la « cohue » du bailli, siège du représentant du Roi, des halles du marché et de la salle aux bourgeois, lieu de réunion des notables, créant ainsi un centre du pouvoir laïc. Celui-ci est situé à l’opposé du quartier cathédral, composé de la Cathédrale, du Palais épiscopal et des maisons canoniales.

parchemin
1398

Le parchemin ci-dessus est le plus ancien acte conservé aux Archives municipales mentionnant cette première tour de l’horloge. Daté de 1398, cette pièce comptable concerne entre autres travaux ceux réalisés deux ans plus tôt sur l’horloge, consistant à « redrechier l’estoc de l’auloge et rechevillier », l’estoc étant une pièce de bois. Selon Durand, les bourgeois décident en 1403 d’édifier une nouvelle tour d’horloge, appelée tour Bende. Pour cela, ils reçoivent du roi le droit de percevoir une somme sur les aides, impôt royal sur les denrées.

La Louyse

En 1406, les Ébroïciens commencent par faire fondre la cloche, sous l’administration de Pierre de Hargeville, bailli d’Evreux. Elle reçoit le nom de « Louyse » en hommage à son parrain le dauphin Louis, fils de Charles VI et duc de Guyenne. Les bourgeois y font graver deux inscriptions en caractères gothiques. La première, dans la partie haute :

parchemin
1410

« L’an mil cccc et six / fusfaite et parfaicte en karesme / par bon ouvrier dit le bau des is / qui ne failly pas à son esvre / de par monseigneur le Dalphin / Louyse ay nom, de métal fin » puis en dessous, en plus petits caractères : Suy mise cy pour demourer / et pour sonner à chaque heure. / de mon mouvement ne demeure : pour ensengner sans négligence / le peuple à faire diligence / de Dieu servir et labourer. / Regnant Pierres de Hargeville / chevalier bailli de la ville / D’Evreux, fus faite à la devise / des seigneurs de la mère église / et de maint bourgois et bourgoises / et environ quatre mille poises. ».

Quelques pièces de comptes nous renseignent de manière fragmentaire sur la seconde tour. En 1410, un mandement mentionne la pose d’une aiguille pour indiquer les heures (voir document ci-dessous). En 1417, une horloge et une petite cloche sont données à Monseigneur de Longny, en remerciement pour un prêt sans intérêt qu’il leur avait accordé une dizaine d’années auparavant. D’autres mandements concernent encore le salaire de l’horloger. Mais dès 1472, toujours selon Durand, cet édifice ne répond déjà plus aux attentes des bourgeois d’Evreux et la décision est prise de l’abattre.

La reconstruction de la tour

Cette reconstruction doit beaucoup au roi Louis XI, qui nomma son favori, Jean Ballue, à l’évêché d’Evreux en 1464. Celui-ci appuya les demandes adressées au roi par les administrateurs municipaux de sa ville. Le roi soutient également les successeurs de Jean Ballue, dont Raoul du Fou, nommé évêque en 1479, futur artisan de la reconstruction du palais épiscopal. Soutenus par le roi, les bourgeois profitent de cet appui afin de promouvoir le projet de reconstruire l’horloge, réaffirmant ainsi le pouvoir municipal. La même année, Louis XI envoie le prévôt et soixante-dix archers pour démolir l’ancienne tour. Les travaux tardent à débuter car l’emplacement prévu pour la nouvelle tour est occupé par la maison de Philippot Regnoult, un pelletier. En 1490, les bourgeois la lui rachètent pour la démolir.

Les travaux sont confiés à l’architecte Pierre Moteau, personnage mal connu. De très importants moyens humains et financiers sont consacrés à l’édification de la tour. Les débuts de sa construction sont particulièrement bien documentés grâce aux dizaines de pièces de comptes conservées aux Archives municipales. Les mandements des conseillers et procureurs de la ville sont principalement datés de 1491 et 1492. Mais les pièces se font plus rare pour les années suivantes.

Salaires des maçons, 1490

Ces parchemins nous renseignent précisément sur le nombre des ouvriers et sur les différents corps de métiers qui ont œuvré à l’édification de la tour : les charretiers qui apportent les matériaux (pierre, chaux, sablons, bois) et évacuent les gravats ; les maçons (les noms les plus cités sont Antoine Cuvelier, Pierre Fortin, Gillet Gournault, Didier de Lorraine, Jean Quesnay, Jean Lemere et Guillaume de la Bonneville) ; les carriers, charpentiers, menuisiers, chaufourniers, serruriers, etc. Les maçons et manœuvres sont payés à la journée, les autres artisans à la quantité de produit livrée. On constate que les salaires et les prix des matériaux sont stables sur la durée du chantier.

Transport de l’horloge à l’église Saint-Pierre, 1491

La Louyse sera installée dans l’église Saint-Pierre durant les travaux, qui débutent par le curage du terrain. Une partie des murailles est abattue pour agrandir la tour. En février et mars 1491, les fondations sont établies et en avril, quatre portes sont déjà prêtes pour la tour et la vis d’escalier. En octobre et novembre, plusieurs mandements mentionnent des réparations de la grue. En décembre, les armes de roi et du dauphin sont sculptées pour le tympan. L’escalier est achevé en 1494, et la place devant la tour est pavée. L’année suivante, l’escalier reçoit sa couverture de pierre. La charpente est terminée en 1496. Enfin, en 1497, les plombiers mettent sept mois pour couvrir le toit de plomb, et installer la girouette et les bannières.

Epilogue…

Et depuis plus de cinq siècles, malgré les multiples atteintes qui lui ont été porté (Guerres de religion, Fronde, Deuxième Guerre mondiale), la tour de l’Horloge (seul « beffroi » normand encore conservé) témoigne de l’importance et de la permanence du pouvoir municipal.

En savoir +

1497-1997.
Cinq millions d’heures au
tour de l’Horloge. Evreux et son
beffroi. Catalogue de l’exposition.
Evreux : Damoneville, 1997.

CHASSANT Alphonse.
Notice historique sur la tour de l’Horloge
d’Evreux.
Editions de la tour Gile,
1991 (réédition de 1844)

GOSSE-KISCHINEWSKI Annick. Evreux,
la légende des pierres.
Evreux : Fromont Glatigny éditeurs, 1988.
PLAISSE Sylvie et André.
La vie municipale à Evreux pendant la Guerre de Cent ans.
Evreux : Société Libre de l’Eure, 1978.

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